Vladimir Poutine aime commencer tard sa journée de travail. Le matin, dans sa résidence de Novo-Ogarevo, dans l'ouest huppé et verdoyant de Moscou, il lui arrive de faire de l'équitation ou des longueurs de piscine. A 53 ans, le président russe est un homme de petite taille, mince, qui cultive son corps. C'est un sportif, amateur de ski et de judo. On ne lui connaît aucun excès d'alcool, aucun geste inconvenant en public. A la télévision, il apparaît parfois une tasse de thé à la main. Ces petites choses sont appréciées des Russes, qui gardent un souvenir consterné des frasques et de la dégradation physique de Boris Eltsine. Une photo des années 1980 montre un tout autre Vladimir Poutine, pourtant. C'était à Dresde, en RDA. On le voit dans un jardin, torse nu, jouant au ping-pong, le ventre gras et flasque. Il était alors agent du KGB, d'un rang subalterne. Sa carrière ne décollait pas. Il buvait de la bière.
En fin de matinée, un cortège toutes sirènes hurlantes conduit le président russe vers son bureau dans l'aile nord-ouest du Kremlin, tout près des anciens appartements de Staline. L'endroit a conservé, d'après les témoins, une atmosphère surannée, avec boiseries, moquettes, et une multitude de téléphones alignés à la façon soviétique. Depuis Lénine, tous les numéros un russes ont dirigé le pays depuis ce bâtiment, un ancien palais du Sénat tsariste qui donne sur la place Rouge. Vladimir Poutine a une forte capacité de travail et enchaîne les entretiens jusqu'à minuit. Il absorbe les dossiers, avale des statistiques.
De caractère froid, il est appliqué. Ce n'est pas un orateur charismatique, capable d'électriser des foules comme son voisin de Biélorussie, le président Loukachenko - qui l'agace. Mais il articule bien, il est clair, et a l'humour grinçant. Longtemps, Vladimir Poutine a manifesté envers ses supérieurs une fiabilité irréprochable. Cette fidélité est la raison principale pour laquelle, alors qu'il était inconnu du grand public, il a été choisi par l'entourage de Boris Eltsine en 1999 pour assurer la relève du pouvoir. Il a hésité avant d'accepter.
C'est que Poutine a connu des périodes difficiles, dont il a su se relever. Notamment en 1990, lorsqu'il s'est retrouvé sans emploi, de retour d'Allemagne de l'Est, pris dans les fissures de l'URSS qui s'effondrait - "la plus grande catastrophe du XXe siècle", selon lui. Il a envisagé un temps de travailler comme chauffeur de taxi pour subvenir aux besoins de sa famille : Lioudmila, son épouse, effacée, ancienne hôtesse de l'air sur Aeroflot, Macha et Katia, ses filles, aujourd'hui étudiantes. Le KGB l'a finalement affecté à la faculté de droit de Leningrad, où il avait étudié. C'est là qu'il a approfondi ses liens avec Anatoli Sobtchak, le futur maire et l'étoile montante des réformateurs ou affairistes de la ville.
Aujourd'hui encore, ceux qui le côtoient sur des questions d'investissements affirment que les notions d'économie du président russe restent fortement marquées par son expérience personnelle. Celle d'un ancien responsable des relations économiques extérieures de Saint-Pétersbourg au début des années 1990, quand tous les coups étaient devenus possibles et que les mafias commençaient à se partager les biens d'Etat.
Il est arrivé à Vladimir Poutine d'évoquer devant Gerhard Schröder un autre épisode difficile. Il s'agit du blocus de Leningrad pendant la guerre, et de la mort, en bas âge, de ses deux frères. Son père, Vladimir Spiridonovitch, était ouvrier, un homme austère et de peu de mots. Il a combattu les nazis dans un bataillon du NKVD, le prédécesseur du KGB. Désormais fils unique, Vladimir Poutine est né sept ans après le conflit mondial, lorsque sa mère avait 41 ans. Adolescent, il rêvait devant des films soviétiques d'espionnage. Il a décidé de rejoindre le KGB.
Son talent pour gagner la sympathie en évoquant des pans de vie personnelle relève, selon les connaisseurs à Moscou, d'une technique assimilée dans les écoles du KGB. Lors de sa première rencontre avec George Bush en 2001, Vladimir Poutine lui a parlé de religion, et d'une croix qu'aurait miraculeusement retrouvée sa mère après un incendie. Lorsqu'un soir de 1998, alors chef des services secrets, il a invité une jolie journaliste russe blonde à déguster des sushis dans un restaurant de Moscou, Vladimir Poutine a montré qu'il connaissait étonnamment son histoire familiale : il avait apparemment consulté ses fiches.
Sur le dossier de la Tchétchénie, Poutine a opté pour la force brute, sans états d'âme. Sa réputation de dirigeant à poigne vient d'ailleurs entièrement de là. Les morts se comptent par dizaines de milliers depuis 1999, l'année où la guerre l'a porté au pouvoir ; il n'a jamais eu un mot pour les victimes civiles ou pour les soldats russes tués. C'est pour lui une guerre entre "les nôtres" et "les autres", l'ennemi n'est à ses yeux qu'un fanatisme islamique, attisé par des forces extérieures conspirant pour affaiblir la Russie. Il a survolé un jour en hélicoptère Grozny et s'est agacé du paysage de ruines, conscient du problème d'image pour l'extérieur. Il s'est ainsi assuré depuis longtemps que les télévisions étrangères ne puissent travailler librement en Tchétchénie. Un jour au Kremlin, il a répondu à la militante démocratique Svetlana Gannouchkina, qui le prenait à partie sur les crimes perpétrés en Tchétchénie : "On a l'armée qu'on a."
Cela ne l'empêche pas, pendant que les troupes russes pratiquent la technique du fagot - on attache les Tchétchènes entre eux et on les fait sauter à l'explosif -, d'organiser avec un grand naturel, en mai 2003, les fastueuses cérémonies du tricentenaire de Saint-Pétersbourg. Les dignitaires du monde entier ont pu goûter un spectacle de Jet-Ski zigzaguant sur les eaux de la Neva, des bateaux à voile évoquant l'époque de Pierre le Grand le long de belles façades de palais restaurées.
Là, Vladimir Poutine était à son aise. Autant, au même moment, que lors du sommet avec l'Union européenne où il distribuait les tours de parole. Les représentants des pays d'Europe centrale candidats à l'intégration étaient relégués dans les coins de la salle, comme des cancres.