Ce sont aussi les inconvénients du système de pouvoir très fermé qu'il a mis en place : Vladimir Poutine ne disposerait que d'un nombre limité de cadres fiables. Arrivé dans la grande politique malgré lui, cet homme qui a dit un jour préférer l'ombre à la lumière et ne pas aimer les élections, s'en remet à un groupe étroit de conseillers qu'il a connus pour la plupart à Saint-Pétersbourg ou au KGB.
Il a l'habitude de lire chaque jour en abondance les spravki, les fiches que lui fournit le FSB, les services secrets. Et sur l'Ukraine, ses informateurs l'avaient malheureusement assuré de la victoire du candidat de Moscou. Comme dans toutes les crises, que ce soit le naufrage du sous-marin Koursk en août 2000, les prises d'otages dans le théâtre de la Doubrovka en octobre 2002, ou celles de Beslan, aucun responsable fédéral de haut rang n'a été sanctionné.
Chaque soir, les Russes voient la télévision nationale dresser le portrait d'un président décidé et infaillible. En privé, des membres de son entourage le décrivent comme un président hésitant, susceptible de succomber à des influences diverses. Un "type humain qui fait des erreurs", a confié un jour à des journalistes son ancien chef d'administration, Alexandre Volochine. Notamment dans l'affaire Ioukos, que Vladimir Poutine n'aurait pas maîtrisée de bout en bout.
Des ambassadeurs occidentaux conviennent cependant de la difficulté de la tâche, dans un pays aussi étendu, aussi complexe, rongé par la corruption et la bureaucratie. "N'imaginez pas que Poutine se lève le matin, décide quelque chose, et que ce quelque chose se réalise. Ça ne se passe pas comme ça", indique l'un d'entre eux.
Mais d'autres sources, russes, affirment que Poutine "décide de tout, personnellement". Même du contenu du journal Izvestia, auquel il a ordonné en 2005 d'être "plus patriotique". L'exaltation d'un patriotisme militariste et la promotion d'une vision de la Russie comme forteresse assiégée à la fois par les Occidentaux et par les islamistes, sont des éléments récurrents du discours du Kremlin. Les "révolutions de couleur" dans l'ex-URSS et le drame de Beslan en septembre 2004 ont accentué ce réflexe : il s'agit de souder le pays en brandissant un ennemi extérieur.
Les décisions importantes sont ainsi prises par un groupe très restreint qui se réunit en principe le samedi matin, dans la résidence de Novo-Ogarevo, autour de Vladimir Poutine. Les médias sont tenus à l'écart. Certains, à Moscou, ont parlé de "petit Sovnarkom", l'acronyme du "Soviet des commissaires du peuple", qui désignait le coeur du pouvoir sous Lénine et Staline. Le groupe se compose de deux ou trois ministres, du chef de l'administration présidentielle, des représentants des forces de l'ordre et des services de sécurité. Poutine s'intéresse surtout à la stratégie énergétique de la Russie. Sans la flambée des prix des hydrocarbures dans le monde, la Russie serait un tout autre pays. C'est le coeur de la reprise économique, du remboursement de la dette extérieure, et du retour du pays sur la scène internationale, après l'effacement des années 1990. Mais selon les experts, pour continuer sur cette lancée, le pays a besoin d'énormes investissements, d'ouvrir de nouveaux gisements, de construire de nouveaux pipelines.
Beaucoup de ces questions n'ont pas encore été tranchées. Le président s'est pris d'un grand intérêt pour ce secteur, surtout le gaz, dont la Russie détient les premières réserves mondiales. On prête à Vladimir Poutine l'intention, s'il se retire des affaires en 2008, de prendre la tête d'un grand conglomérat énergétique d'Etat. Comme son ami Gerhard Schröder, qu'il a fait nommer à la tête d'une structure de Gazprom.
Le 1er janvier 2006, le monde européen de l'énergie a tremblé lorsque la Russie a coupé ses livraisons de gaz à l'Ukraine, en raison d'une dispute sur le prix. En plein hiver, les approvisionnements de l'Europe étaient menacés. Selon le Spiegel, Gerhard Schröder a dû prendre son téléphone pour dire à Poutine de rouvrir le robinet, ce qu'il a fait trois jours plus tard. Le 31 décembre 2005, le président russe tenait une réunion d'urgence avec les responsables du gaz, et appelait à un accord avec les Ukrainiens. Selon des diplomates, il n'était pas très favorable à une hausse brusque du tarif pour l'Ukraine.
Les responsables des finances du géant gazier auraient insisté. "L'histoire a été très mal gérée par les Russes, et leur a coûté cher en termes d'image, commente un diplomate allemand. Couper le gaz, c'est comme utiliser l'arme atomique. C'est la menace qui est efficace, pas le fait d'appuyer sur le bouton."
Lors du G-8 que présidera pour la première fois la Russie, du 15 au 17 juillet à Saint-Pétersbourg, Vladimir Poutine présentera sa conception de la "sécurité énergétique" aux dirigeants des sept pays les plus industrialisés du monde. Les échanges s'annoncent complexes. Dans les entretiens qu'il a pu avoir ces derniers mois avec des responsables occidentaux, le président russe s'est montré très confiant et offensif. "Il est obsédé par une seule question, l'énergie, dit une source européenne qui l'a côtoyé. Il a un discours nationaliste, l'énergie est le coeur de la puissance russe. Il manifeste par ailleurs un grand mépris pour les Américains, qui n'ont pas compris, selon lui, comment fonctionnent le monde, le terrorisme, l'islam..."

